lundi 24 juin 2019

Là-haut sur la montagne...

Septembre 2018 ... une femme se présente chez nous avec son petit garçon de 7 ans, Matheus. Ils semblent fatigués tous les deux; ils sont venus à pied de leur maison, n’ayant pas d’argent pour payer le bus et ont beaucoup marché pour arriver jusqu’à chez nous. Ils habitent un quartier pauvre bien éloigné. Michel reçoit l’enfant pour faire l’inscription, pendant que sa mère se repose au bureau. Un peu timide, il répond toutefois aux questions posées par Michel et lui dit qu’il aimerait beaucoup entrer à Crianças do Mundo. Certains de ses copains d’école y sont et lui ont donné l’envie d’y venir aussi. D’après les informations qu’il donne, il est tout à fait dans les conditions pour être accueilli chez nous. Famille pauvre, quartier compliqué, l’âge requis pour entrer..Deux jours plus tard, le voilà parmi nous.



Matheus est un petit garçon adorable et très doux. Dès les premiers jours, il s’adapte bien et s’intègre sans difficultés parmi nos autres enfants. Grands et petits l’apprécient beaucoup, car sa gentillesse envers tous est vraiment touchante.
Lors de mes visites dans les écoles au mois d’octobre, j’apprends que Matheus est un bon petit bonhomme en classe également. Il ne pose aucun problème de comportement et, malgré quelques difficultés d’apprentissage, il est motivé et intéressé, et il montre une grande envie d’apprendre.
L’année se termine lentement et ce sont les grandes vacances d’été en décembre et janvier. Fin janvier, notre petit Matheus revient, tout content. Il s’est un peu ennuyé pendant les vacances, n’ayant rien à faire chez lui. Il nous dit qu’il habite dans un endroit assez isolé où il n’a pas de copains pour jouer. Il n’a pas non plus de frère ni de soeur, fait rare dans les familles pauvres souvent nombreuses. Chez nous, il retrouve ses amis et reprend avec joie toutes les activités organisées pour les enfants.

Un jour du mois d’avril, Matheus arrive avec notre bus le matin à 7h, mais il ne semble pas très en forme. Comme il ne se plaint pas, il commence les activités normalement. Mais dans le courant de la matinée, nous voyons qu’il ne va vraiment  pas bien et vérifions sa température. Il a 39,5° de fièvre. Nous lui donnons un antipyrétique, et Michel me demande de le reconduire chez lui. Il n’est pas en état d’aller à l’école l’après-midi.
Je pars donc avec Matheus et lui demande de m’expliquer où il habite exactement, car je ne suis pas encore allée dans sa famille. Nous arrivons tout au bout du quartier qu’il m’a indiqué, et là, il me dit qu’il faut prendre une route qui monte un peu plus loin. Je me dirige dans la direction indiquée et en guise de “route”, je découvre un petit chemin de terre et de cailloux, étroit et abrupt. Un peu inquiète de m’engager à l’aveuglette, je demande à Matheus s’il est certain qu’on peut monter ce chemin en voiture. Sans hésitation, il me répond que oui, mais je sais suite à quelques expériences assez épiques, que les enfants n’ont pas toujours la notion de ce qui est possible ou pas, n’ayant pas l’habitude de circuler en voiture. Je m’engage malgré tout sur le chemin, devant monter en première tellement ça grimpe. J’avance lentement au milieu des cailloux et des trous, espérant arriver bien vite chez Matheus. Mais la montée n’en finit pas. Je patine, je dérape, mais j’avance malgré tout. Je regarde Matheus et lui dit : “Et tu montes et descends ce chemin tous les jours pour aller à Crianças do Mundo et revenir de l’école? Tu as bien du courage!” En guise de réponse, il me fait un petit sourire. Au bout d’environ 2 km de grimpette sur ce chemin abrupt, Matheus me dit qu’on est arrivé chez lui. Je vois un peu en contrebas du chemin une petite maison isolée. Tout de suite, je me pose la question de savoir comment je vais faire pour repartir ... pas moyen de faire demi-tour sur ce chemin. Impossible aussi de redescendre cette pente en marche-arrière. Bon, j’aviserai après... Nous descendons de la voiture et nous rendons jusqu’à la maison. Nous appelons la maman de Matheus qui est heureusement là.
Je lui explique pourquoi je ramène Matheus. Elle reconnait qu’il n’était effectivement déjà pas bien ce matin, mais comme elle devait aller travailler, elle préférait qu’il soit à Crianças do Mundo que seul à la maison, ce que je comprends. En bavardant avec elle, j’observe discrètement la maison. C’est vraiment très pauvre : trois petites pièces et de la terre battue comme sol. La maman de Matheus n’a pas de travail fixe; elle fait des ménages 2 jours par semaine et ne gagne pas grand chose. Le père quant à lui n’ayant aucune formation non plus, travaille comme manoeuvre là où il trouve du travail et est très souvent absent. Il travaille parfois 2-3 mois au loin sur un chantier, et revient quelques jours à la maison quand l’occasion se présente. Il gagne peu et n’aide pas beaucoup à la maison. C’est très dur pour la maman de Matheus, encore plus habitant un endroit si difficile et isolé. Mais ils sont là parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour louer quelque chose. Alors ils ont fait ce que beaucoup de pauvres font au Brésil. Ils ont envahi un petit bout de terrain dans un endroit éloigné, où ils ont construit cette petite maison avec ce qu’ils ont pu rassembler de matériaux. Mais c’est très difficile à chaque fois qu’il faut descendre ou remonter pour aller travailler, pour faire une course, pour aller à l’école avec un lourd cartable ...
Pendant que nous bavardons toutes les deux, le petit Matheus est allé se coucher, ne tenant plus debout vu son état fébrile. Je ne m’attarde donc plus, laissant sa maman auprès de lui. Je lui ai apporté les médicaments contre la fièvre qu’elle n’avait sans doute pas. Je les quitte pour aller reprendre ma voiture, tout en me demandant à nouveau comment faire pour repartir. Je manoeuvre autant que je peux, en avant, en arrière, une série de fois. Mais d’un côté, c’est le pan de la colline, de l’autre le ravin.
Mes tentatives de manoeuvres sont inutiles et après avoir cabossé ma voiture à l’avant et l’avoir griffée à l’arrière, je dois me rendre à l’évidence : : il est impossible de faire demi-tour sur ce chemin.

La maman de Matheus, m’ayant entendu manoeuvrer,  vient à mon secours. Elle me montre un tout petit chemin qui descend très fort vers le fond du ravin. Là, je pourrai mieux manoeuvrer,  me dit-elle, il y a un espace un peu plus large tout en bas. Me voilà qui descend très lentement ce petit chemin, et effectivement, plus bas, un espace un peu plus large me permet de faire demi-tour, ouf! Je remonte et reprend le chemin du retour, remerciant au passage la maman de Matheus qui avait attendu que je passe pour repartir.
Pendant que je redescend lentement tout ce chemin de pierres et de terre, assise dans ma voiture, je pense au petit Matheus. Je l’imagine, deux fois par jour, empruntant à pied ce chemin escarpé. D’abord pour descendre le matin à 6h15, quand le jour n’est pas encore bien levé, pour aller prendre le bus de Crianças do Mundo. Et le soir, vers 18h, quand la nuit commence à tomber, pour remonter chez lui après l’école, son lourd cartable sur le dos, dans la pluie, parfois ! Et passer ensuite la soirée dans cette petite maison misérable, sans confort ni distraction. Comment ce petit bonhomme peut-il être si doux et adorable, alors qu’il mène une vie si dure? C’est vraiment admirable et touchant. Nous allons tout faire pour ce courageux petit Matheus, pour l’aider dans sa vie de tous les jours, afin que celle-ci lui soit un peu moins pénible. Pour l’aider à étudier et à bien préparer son avenir. Pour qu’un jour, il puisse sortir de la misère et vivre dignement. Pour qu’il soit heureux et puisse rendre sa maman qu’il adore, heureuse également. C’est pour ça que nous sommes là, pour tous ces petits bonhommes courageux qui ne demandent rien, mais aimeraient tellement avoir une vie meilleure !
Et c’est ce que nous continuerons à faire, tant que nous le pourrons et que nous en aurons la force. Ça vaut vraiment la peine! Ce sont des héros, ces gosses-là !

Evelyne

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