mardi 3 avril 2018

Ce n'est pas toujours facile

Vous vous rappelez peut-être de l’histoire de notre petit Caïque, racontée dans notre bulletin du deuxième trismestre de 2017. En résumé, nous l’avions accueilli en juin 2015 lorsqu’il avait 8 ans. D’une famille très pauvre de 10 enfants, il nous est arrivé comme un enfant sauvage, bagarreur, insultant tout le monde, et vraiment très difficile à tous niveaux, tant chez nous à Crianças do Mundo qu’à l’école. Il a fallu plus d’un an pour voir une petite évolution dans son comportement. Sa maman Flaviana essayait d’élever seule ses 10 enfants, son mari ayant abandonné la famille, mais les enfants passaient beaucoup de temps en rue, apprenant tout ce qu’il ne faut pas, dans un quartier pauvre où les trafiquants et la drogue circulent librement. Fin 2016, nous avons eu la joie de voir Caïque évoluer un peu, s’intégrant mieux parmi les autres enfants, se bagarrant et insultant moins. A l’école, il y avait aussi un léger mieux, même qu’infime. Nous avions donc l’espoir de sortir Caïque de sa condition de misère en l’aidant à étudier et à mieux se comporter.



Mais, vers la moitié de l’année 2017, Caïque redevient très difficile, recommençant à se bagarrer et insulter les autres. A l’école, c’est la catastrophe. Il est intenable en classe, refusant de travailler, perturbant tout le monde, et très souvent, il est mis hors de la classe et envoyé auprès de la directrice. Plus personne à l’école ne sait que faire de Caïque, et lorsque sa mère est appelée, elle ne comparaît pas. La directrice me demande alors de passer à l’école et nous demande de les aider, car ils sont perdus devant l’agressivité et la violence de Caïque. Un des ses petits frères, de 6 ans, est déjà une vraie terreur dans l’école, suivant le même chemin que Caïque. Notre travail avec Caïque à Crianças do Mundo reprend de plus belle, toute l’équipe fait de son mieux pour essayer de le faire évoluer à nouveau, mais rien n’y fait, Caïque ne semble plus vouloir faire d’efforts.

Quelque chose a dû se passer dans sa famille et je m’y rends donc à nouveau, emmenant par la même occasion un colis alimentaire, car Caïque nous fait comprendre qu’il n’y a plus grand chose à manger chez eux. En arrivant, je sens une ambiance assez pesante dans la maison et Flaviana est très nerveuse. Elle ne s’en sort pas seule avec ses 10 enfants. Sa fille ainée de 16 ans est entrée dans la prostitution, l’aîné de ses garçons de 15 ans, Nathan, lui donne beaucoup de travail et ne lui obéit plus. Il ne veut plus aller à l’école. Il a de mauvaises fréquentations et passe des heures dans la rue, à vendre de la drogue. Flaviana semble dépassée et dit que Caïque aussi lui donne beaucoup de travail, voulant suivre Nathan dans la rue. Parmi les 7 plus jeunes, son fils de 6 ans (la petite terreur de l’école...) lui rend la vie impossible. Bref, elle est à bout et ne sait plus que faire. Nous bavardons longuement, mais je me sens bien impuissante face à une telle situation.

L’année se poursuit, mais sans que nous ayons le bonheur de voir Caïque évoluer. Nous ne voulons pas perdre tout espoir, mais commençons à réaliser que ce sera très difficile d’arriver à un résultat concret avec lui. Il parle sans cesse de Nathan, son grand frère et l’admire dans tout ce qu’il fait, même les attitudes négatives.

Lors d’une nouvelle visite à son école, j’apprends par la directrice que Flaviana a un nouveau compagnon, qui hélas ne pourra en rien aider la famille. Il est sorti de prison il y a peu, et il est dans la drogue. Ce n’est vraiment pas un homme tel que celui-là qui pourra aider Flaviana à mieux élever ses enfants! C’est un choix bien difficile à comprendre! Au lieu de recevoir de l’aide, voilà que Flaviana se retrouve avec un problème encore plus sérieux sur les bras. Cet homme qui vit maintenant dans la maison se drogue devant les enfants! Quel exemple peut-il donner à tous ces pauvres gosses? Nous commençons à comprendre pourquoi Caïque est retombé tellement bas, pourquoi il ne parvient plus à évoluer, à améliorer son comportement. Il n’a aucune référence positive dans sa famille, que des problèmes et de la discorde, de la drogue et des bagarres. Alors malgré les efforts de tous à Crianças do Mundo, nous devrons prendre une décision très difficile à la fin de l’année : celle de demander à Caïque de ne plus revenir l’an prochain. Ce n’est plus possible de le garder parmi nous; il est tellement difficile et violent que plusieurs de nos enfants ont quitté Crianças do Mundo à cause de Caïque. Et nous avons appris que d’autres enfants aimeraient entrer chez nous, mais qu’ils ne veulent pas parce qu’ils savent que Caïque est chez nous. Sa réputation d’enfant violent est connue de tous, surtout à l’école, et beaucoup ont peur de lui. Il nous faut hélas sacrifier Caïque pour sauver tous les autres.

Je me rends à nouveau dans la famille de Caïque, accompagnée cette fois de notre directeur pédagogique, José Maria. Il nous faut annoncer la mauvaise nouvelle à Flaviana. Nous portons à nouveau un colis alimentaire afin d’aider la famille dont la situation continue bien difficile. Flaviana est à la maison, entourée de tous ses enfants. Son compagnon n’est pas là. Nous annonçons à Flaviana la décision difficile que nous avons dû prendre au sujet de Caïque, et elle avoue qu’elle se doutait que ça finirait par arriver vu tous les problèmes que Caïque donnait. Malgré tout, elle se met à pleurer car elle est bien consciente de l’opportunité perdue pour son fils. Caïque baisse la tête, et nous le sentons très triste aussi. Il aimait beaucoup Crianças do Mundo malgré tout, même s’il n’a pas été capable de faire un effort pour changer et pouvoir y rester, et il réalise que c’est fini pour lui. Pour nous, c’est très dur également de devoir prendre une telle décision, que nous prenons très rarement d’ailleurs. Nous aimons beaucoup Caïque et sommes conscients qu’il est une victime en fin de compte. Mais vu la situation, il n’y avait hélas plus rien à faire; nous devions penser aux autres enfants. Nous promettons à Flaviana de ne pas laisser tomber la famille, de continuer à l’aider quand ce sera nécessaire. Mais quelques jours avant la Noël, lorsque je veux me rendre dans la famille pour un colis alimentaire spécial pour les fêtes, j’apprends qu’ils ont déménagé. Les voisins ne savent pas trop où et son école est déjà fermée pour les vacances.

Les grandes vacances d’été passent et fin janvier, un peu avant la nouvelle rentrée scolaire, je me rends à l’école de Caïque qui a déjà ouvert ses portes au secrétariat. Peut-être sauront-ils leur nouvelle adresse. Je rencontre la directrice qui me donne le renseignement. Mais ensuite, elle me fait comprendre qu’il sera bien difficile d’encore aider cette famille et elle me raconte ce qui s’est passé quelques jours auparavant. Le nouveau compagnon de Flaviana est venu à l’école pour y inscrire un des petits. Ayant besoin d’une photocopie d’un document, la directrice lui a proposé de la faire à l’école pour lui faciliter la tâche. Elle s’est rendue à son bureau, et pendant qu’elle tournait le dos pour faire la copie, l’homme lui a volé son portefeuille dans son sac qui se trouvait sur la chaise près de son bureau. Elle s’en est aperçue après son départ et est partie à sa recherche. L’ayant retrouvé, elle lui a demandé de lui rendre son portefeuille. L’homme n’a même pas nié l’avoir volé, mais il le lui a rendu sans argent, lui disant qu’il l’avait déjà dépensé... La directrice me fait comprendre que si nous portons quoi que ce soit à la famille, il le vendra ou l’échangera contre de la drogue. Nous avons en effet déjà connu des cas similaires, il faut accepter que dans certains cas, il est impossible d’aider, même dans la meilleure des intentions.

C’est bien triste de ne plus rien pouvoir faire pour aider Caïque et sa famille. Nous sommes désolés surtout pour les enfants, qui n’ont rien fait pour mériter une telle vie et un tel sort, et qui sont tous des victimes. Il est parfois bien difficile d’aider, et les bonnes intentions seules ne suffisent pas. Mais comme c’est dur de voir la souffrance des enfants et d’être totalement impuissant. Notre mission ici depuis 35 ans est d’aider les enfants qui en ont vraiment besoin à sortir de leur misère, et à leur donner une meilleure chance dans la vie. A leur donner aussi tout l’amour et l’affection que bien souvent ils n’ont jamais reçu chez eux et dont ils sont tellement avides. Mais hélas, cela s’avère parfois une mission impossible...

                                              Evelyne

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