lundi 21 décembre 2015

De mal en pire

Nous sommes le mardi 24 novembre. Je refais cette semaine toutes les visites des écoles avant que l’année scolaire ne se termine. Au Brésil, cette année se termine bientôt, vers la mi-décembre. Il reste donc trois semaines aux enfants pour faire un dernier effort. Je vais donc revoir une dernière fois tous les professeurs de nos enfants, afin de savoir quels sont les problèmes qu’ils ont et pouvoir les aider au mieux à bien terminer l’année.
J’arrive dans une des écoles fréquentées par nos enfants, dans le quartier du São Domingos. L’école se trouve au pied d’un bidonville assez misérable, où règnent la drogue et la violence, comme c’est hélas souvent le cas dans les favelas. En entrant  dans l’école, je ressens une fois de plus un climat d’extrême agitation.


Des enfants courent partout, j’entends des cris venant des classes, bref vraiment pas un climat favorable à l’étude. Je me dirige vers une première salle de classe, dans laquelle étudie un de nos enfants, Marcelo. Arrivée à la porte de la classe, je découvre un chambard incroyable. Tous les élèves sont debout, certains courent à travers la classe, d’autres sont debout sur les bancs ou penchés aux fenêtres, tout ça dans un vacarme invraisemblable. Et pas de professeur présent. J’appelle Marcelo et lui demande où est leur professeur. Il me répond qu’elle n’est pas là, qu’elle est partie à une manifestation en ville. Ils sont seuls en classe. Une bonne trentaine de garçons de 12-13 ans seuls en classe pendant 50 minutes, alors qu’ils devraient avoir cours. Et pas un adulte en vue pour venir voir ce qu’il se passe ou les encadrer un minimum. C’est incroyable! Je me dirige vers d’autres classes pour essayer de voir l’un ou l’autre professeur et obtenir quelques informations concernant nos enfants. Au bout d’un certain temps et beaucoup de peine, j’y arrive plus ou moins. Plusieurs professeurs sont en congé maladie, d’autres sont remplaçants depuis peu et ne connaissent pas  bien les élèves, bref, ce n’est pas évident. Et dire que nous sommes en fin d’année scolaire, au moments des examens finaux!... C’est une période tellement importante de l’année.
Je me dirige finalement vers une classe de 9 ème et donc dernière année primaire, où étudie un autre de nos enfants, Marco Antônio, de 14 ans. Là, Keyla, la professeur, est heureusement présente, mais je sens que l’ambiance y est aussi bien agitée. Elle se dirige vers moi en me voyant, sachant déjà pourquoi je suis là.  
C’est une jeune professeur, très sympathique et ouverte, mais depuis peu dans cette école. Je lui demande des nouvelles de Marco Antônio et elle me répond qu’il ne lui donne pas de travail particulier, qu’il est bon élève, intelligent et gentil. Mais qu’elle a cependant un petit problème avec lui : il a sans cesse son gsm dans les mains, même pendant les cours. Ça le distrait et perturbe malgré tout son rendement. En regardant dans la direction de Marco Antônio, je constate en effet qu’il est occupé à regarder son gsm. Je dis au professeur qu’elle peut sans problème lui confisquer son gsm pendant le cours, afin qu’il soit plus attentif; il le récupère à la fin des cours. Mais elle me répond qu’elle ne peut pas, car elle a un problème dans sa classe qui l’empêche de prendre quelque mesure que ce soit contre les jeunes. Devant mon étonnement, elle m’explique qu’elle a dans cette classe un jeune de 16 ans; celui-ci est le fils d’un trafiquant de drogue, en fait le chef du trafic de drogues du quartier du São Domingos  et celui-ci règne en maître dans le quartier. A l’école, comme dans tout le quartier d’ailleurs, tout le monde le craint et n’ose agir ou dire quoi que ce soit contre lui, de peur de représailles. La jeune prof me raconte que lorsqu’elle est arrivée dans l’école il y a 6 mois, la direction et ses collègues professeurs l’ont prévenue et mise en garde contre ce trafiquant et son fils, lui disant de ne prendre aucune mesure disciplinaire contre ce jeune. Il ne respecte personne dans l’école et ne fait rien en classe, mais il vaut mieux fermer les yeux et faire semblant de ne rien voir. Il exhibe en classe sa tablette, son gsm, son I-pad ou autre, montrant aux autres élèves des photos de sa grosse moto ou de sa voiture,  faisant bien sûr des envieux autour de lui. Dans cette école, presque tous les élèves viennent de familles pauvres. Ils ont peut-être un gsm, parce que ça semble devenu indispensable aux jeunes d’aujourd’hui, même s’ils vivent dans des familles où on ne mange pas tous les jours à sa faim; c’est paradoxal mais c’est la réalité. Mais en dehors de leur gsm, ils ne possèdent rien. Et de voir ce jeune exhiber tout ce qu’il reçoit de son père, ça crée des problèmes. Et ça donne aussi de mauvaises idées à ces jeunes, qui rêvent finalement d’entrer dans le trafic de drogues, vu tout l’argent que ça rapporte sans faire d’efforts et sans devoir étudier. C’est du moins ce qu’ils s’imaginent, même si la réalité est toute autre. La jeune prof me dit ne plus savoir que faire et être vraiment démotivée. Elle me raconte qu’il y a 3 jours, une autre professeur a osé lever le ton contre ce jeune, parce qu’il perturbait vraiment trop son cours et lui manquait de respect. Le lendemain, en sortant de l’école, elle a voulu reprendre sa moto pour rentrer chez elle. Elle n’a jamais pu démarrer; elle a constaté qu’il manquait des pièces à sa moto... Cette professeur ne fera sans doute plus jamais de remarques au jeune en question. Devant cette situation, Keyla ou tout autre professeur n’ont vraiment aucun moyen d’interdire aux autres jeunes de la classe d’utiliser leur gsm quand bon leur semble.
Je reste malgré tout un peu interloquée par tout ce que je viens d’entendre. Je sais depuis de nombreuses années, je le constate à chacune de mes visites, que cette école est la plus difficile de toutes les écoles publiques de notre ville, qu’il n’y a plus aucune discipline et que l’apprentissage y est minime vu le chahut constant qu’il y règne. Mais ce que je viens d’apprendre là m’interpelle fortement.
Comment en est-on arrivé là? Comment les pouvoirs publics ou judiciaires laissent-ils ainsi tout un quartier et une école aux mains d’un trafiquant?  Et comment attendre de nos enfants qui sont élèves dans cette école une volonté d’étudier, d’apprendre, de se préparer un avenir par l’effort? On se sent tellement impuissant devant une telle situation! Comment pouvons-nous encore stimuler nos enfants et leur expliquer que tout dans la vie se mérite, que rien n’est acquis sans efforts et sans lutte?
Il le faut pourtant, et nous allons essayer de continuer. Marco Antônio sait déjà que nous ne sommes pas d’accord sur le fait qu’il joue sur son gsm pendant les cours. Il sait aussi que nous comptons sur lui pour étudier de son mieux et réussir sa vie, non pas dans le trafic de drogues, mais par son travail et son courage. Tous nos enfants le savent. Nous le leur répétons quotidiennement en espérant qu’ils comprendront et feront le nécessaire dans ce but. Nous leur répétons sans cesse qu’il n’y a que 2 sorties pour qui entre dans la drogue : la prison ou la mort. Nous ne pouvons abandonner nos idées, nos idéaux, nos rêves. Et nous voulons continuer à espérer que nos enfants auront eux aussi des idées positives, des idéaux et des rêves. À nous tous de les y aider et de les encourager.
                                                                  Evelyne

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