lundi 22 septembre 2014

Le rêve et la réalité

Vous êtes certainement très nombreux à avoir suivi la Coupe du Monde de football au Brésil en juin et juillet de cette année. A l’occasion, de nombreux reportages sur le Brésil ont été diffusés sur toutes les chaines télévisées. Cela a permis à beaucoup de gens d’apprendre des tas de choses sur ce grand pays aux multiples facettes, ses côtés merveilleux comme ses problèmes immenses à régler, les joies mais aussi les souffrances de sa population. La “déroute” de l’équipe brésilienne face à l’Allemagne le 8 juillet a provoqué une véritable commotion nationale, et la perte de la 3ème place face à la Hollande fut le coup de massue final. Les commentaires fusaient de toutes parts, il faudrait des années pour oublier cette humiliation nationale. Auprès de nos enfants, terriblement déçus eux aussi, nous avons essayé de relativiser la situation, leur expliquant qu’il y a des choses beaucoup plus importantes que le football dans leur vie et pour leur pays.

Le 9 juillet 2014, le Sénateur Cristovam Buarque a fait un discours en scéance plénière du Sénat Fédéral à Brasília. Un discours digne d’un brésilien conscient des qualités et des beautés, mais aussi des nécessités de changements de son pays. Un discours qui, nous l’espérons, aura touché et fait réfléchir le gouvernement et les politiciens. Il transmet tellement de choses que nous ressentons nous-mêmes depuis longtemps. Je vous en fais partager l’essentiel.
“Le Brésil est un pays privilégié. Nous savons le privilège de sa nature et de son peuple, mais il y a aussi le privilège de  son histoire : le fait de ne pas avoir de traumatismes que d’autres pays ont, de n’avoir jamais perdu une guerre ou de ne jamais nous être rendus. L’Allemagne a souffert des deux dans un même siècle. La France et beaucoup de pays d’Europe ont été occupés. Les Etats-Unis ont eu une guerre civile traumatisante et des présidents assassinés.
Maintenant, en ce 8 juillet 2014, nous avons la sensation d’un grand traumatisme national à cause d’une déroute désastreuse de 7 à 1 de notre équipe nationale de football contre celle de l’Allemagne. Parce que nous sommes le pays du football, parce que ce sport entre dans l’âme de notre peuple, parce que nous sommes bons actuellement, les meilleurs historiquement, nous avons raison de sentir ce traumatisme suite à la déroute d’hier. Ce qui est surprenant, c’est que nous n’ayons pas d’autres traumatismes. Par exemple, nous sommes profondément abattus dans le Brésil tout entier parce que nous avons perdu de 7 à 1 contre l’Allemagne, mais nous ne nous souvenons jamais que l’Allemagne a reçu 103 Prix Nobel et nous aucun. Ce qui est bien plus grave pour l’avenir de notre pays. Nous n’avons pas été traumatisés, le 14 mars 2013, quand fut divulgué le IDH (Indice de Développement Humain) du Brésil, qui nous a mis en 85° position entre 106 pays analysés, dont certains parmi les plus pauvres du monde. Nous n’avons pas été traumatisés le 3 décembre 2013, quand fut divulguée la classification du Brésil en éducation, entre 65 pays, et que nous étions en 58° position. Ce championnat n’a provoqué aucune tristesse, et pourtant ses conséquences pour le Brésil sont beaucoup plus tragiques que le résultat contre l’Allemagne. Nous n’avons pas ressenti la moindre gêne, le moindre traumatisme, la moindre tristesse, quand, le 1er mars 2011, l’Unesco a divulgué sa classification de l’éducation pour 128 pays et nous a mis en 88° place. C’est-à-dire un des pires.
Nous avons le droit d’être tristes de n’avoir pas remporté cette coupe du monde de football. Mais nous devrions aussi être tristes pour nos autres classifications, en éducation, en santé publique, dans le niveau de violence, dans l’inégalité sociale. Car ce sont ces autres raisons de tristesse et de souffrance qui nous amèneraient à lutter et surmonter nos problèmes et à construire un futur qui nous est nié depuis des siècles. Après le match, le joueur David Luiz a dit aux gens, en larmes : “Pardon de ne pas vous avoir rendus heureux aujourd’hui”.  La souffrance ne se limite pas au football, mais c’est la souffrance du football qui traumatise. Les autres sont tolérées, ignorées, par le fait d’être banalisées. Nous n’y donnons  pas d’importance. Nous ne jouons pas pour être les champions mondiaux en éducation, en santé ou assainissement publiques, en paix dans les villes. Nous ne faisons pas notre devoir pour que le Brésil soit meilleur, plus efficace, plus juste, et nous ne nous apercevons pas de ce désastre.
Quand j’ai vu, après le match, le joueur brésilien David Luiz demander pardon aux gens pour cette déroute, j’ai pensé : qui devrait demander pardon à la population, c’est nous les Sénateurs, les Députés, les Ministres, les Gouverneurs, la Présidente de la République, car c’est nous qui sommes entrés sur le terrain pour faire un Brésil meilleur. Nous sommes l’équipe brésilienne de la politique, pour définir les chemins du pays. Et nous ne nous souvenons même pas  que le rôle du politicien est d’éliminer les obstacles qui empêchent ou rendent difficile le chemin des gens à la recherche de leur bonheur personnel. Les joueurs étaient sur le terrain pour que le Brésil soit champion en football. Nous sommes sur le terrain pour faire un Brésil meilleur, et nous ne parvenons même pas à le mettre en quatrième, en dizième, en vingtième, ni même en cinquantième place. Nous perdons de 103 à zéro en Prix Nobel contre l’Allemagne.
Le plus important pour le futur du pays n’est pas le championnat de football, même si celui-ci touche l’âme de notre peuple. Le plus grand championnat que nous sommes en train de perdre, c’est celui des conditions sociales, des possibilités d’efficacité en économie, de l’éducation, de la sécurité, de la santé, de la corruption. Ce sont ces championnats-là pour lesquels nous devons nous battre et que nous devons surmonter. David Luiz a donné tout son effort et nous a mis en quatrième position, et malgré cela il nous demande pardon “pour n’avoir pas donné le sourire et le bonheur aux gens, au moins au football” - comme il dit. Mais le football ne suffit pas. Ici dans cette maison, le Congrès national, le football ne suffit pas! J’ai souffert lors de cette déroute, comme tous les brésiliens. Mais je veux remercier les joueurs qui nous ont mis dans cette position, parmi les 4 meilleurs du monde. Je veux remercier David Luiz qui nous a donné cette leçon : “ Je voulais seulement faire sourire mon peuple, au moins en football. Je voulais tant lui donner de la joie en football, lui qui souffre tellement pour tant de choses”. David Luiz n’a peut-être pas réussi à faire sourire son peuple entièrement en football. Mais il a réussi à nous alerter sur le fait que nous les politiciens, nous ne parvenons pas à faire sourire notre peuple pour les autres choses, bien plus importantes, pour lesquelles je suis un des responsables, pour lesquels nous sommes tous responsables. Pour cela, pardon, David Luiz.
Cristovam Buarque, Professeur de L’UnB (Université de Brasília) et Sénateur du PDT-DF (District Fédéral)

Ce discours est très sincère et touchant et nous prouve qu’il y a encore, même s’ils sont de plus en plus rares, des hommes politiques conscients des problèmes existants et des responsabilités qu’ils ont face à ces problèmes essentiels du pays. Il faut espérer que ce discours aura touché au moins quelques responsables politiques et que les choses pourront changer dans l’avenir.
A notre petite échelle, nous essayons nous aussi de faire changer les choses et les mentalités, surtout chez nos enfants, car ce sont eux qui représentent l’avenir de leur pays. Nous insistons quotidiennement auprès d’eux sur l’importance des études, essayant de leur expliquer que dans la société actuelle, au 21° siècle, il n’y a pas d’avenir sans études. Mais c’est hélas de plus en plus difficile. Les écoles ont fermé pendant tout le mois de la coupe du monde de football, ce qui n’avait aucun sens ni aucune raison d’être. Cette coupure fut très néfaste, car beaucoup d’enfants sont revenus complètement démotivés, encore plus que d’habitude, pour les études. Et la seule chose qui intéresse beaucoup d’entre eux, c’est de devenir un joueur de foot. Tous rêvent d’être Neymar ou Ronaldo. Et ce n’est pas évident de leur faire comprendre qu’ils n’ont aucune chance d’y arriver, et qu’il vaut beaucoup mieux se préparer un avenir en étudiant. Mais nous ne pouvons pas nous décourager, nous ne pouvons pas renoncer. Avec toute notre équipe pédagogique, nous continuons du mieux que nous le pouvons, à aider nos enfants envers et contre tout, à leur offrir la possibilité d’un avenir meilleur que celui de leurs familles, grâce aux études et à une bonne formation. C’est la seule issue possible pour eux et nous espérons qu’ils finiront par le comprendre. Nous continuons, dans ce but, tous ensemble.
                                                                                              Evelyne

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