mardi 17 décembre 2013

La médecine publique

Nous sommes le vendredi  4 octobre 2013, vers 15h00. Un coup de fil d’une de nos professeurs m’annonce qu’un de nos enfants, Igor, s’est blessé à la main en jouant au volleyball. Elle va me l’envoyer pour que je jette un oeil et évalue ce qu’il y a lieu de faire. Igor arrive en pleurant, se tenant la main et son petit doigt est gonflé, probablement cassé. Il est donc plus prudent d’aller à l’hôpital pour le faire examiner. L’unique hôpital public de Coronel Fabriciano, resté fermé pendant 18 mois car en faillite, a maintenant rouvert ses portes, mais sans service d’orthopédie ni gynécologie-obstétrique, deux services pourtant essentiels à la population. Je pars donc avec Igor vers l’hôpital public de la ville voisine, Acesita. Nous faisons la file pour passer par le triage, où une infirmière nous reçoit. Je lui explique le problème d’Igor et elle nous demande d’où nous venons. Je réponds que nous habitons à Coronel Fabriciano.

Elle nous dit que nous devons aller à l’hôpital de notre ville. Je lui signale que l’hôpital de là-bas n’a pas de service orthopédique, ce qu’elle sait d’ailleurs. Mais elle dit que nous devons obligatoirement passer par là pour être examiné par un médecin de cet hôpital qui évaluera s’il y a nécessité d’un service orthopédique. Il nous renverra alors à Acesita.

Mes réclamations n’y changent rien. “C’est le protocole”, me dit-elle. Et elle rajoute que le service orthopédique d’Acesita ferme à 19h. Nous repartons vite pour Coronel Fabriciano, car il est déjà 17h15. Je me dis que j’ai encore de la chance d’avoir une voiture. Pour les pauvres gens qui doivent tout faire en bus ou même parfois à pied, n’ayant pas les moyens de payer le bus, c’est bien pire! Nous arrivons à l’hôpital de Coronel Fabriciano où nous faisons la file une nouvelle fois pour passer par le triage. Lorsqu’arrive notre tour, le médecin envoie Igor à la radio et constate en effet une fracture du petit doigt. Il faudra donc retourner à l’hôpital d’Acesita!... Mais il est déjà près de 19h, c’est trop tard donc! Alors une infirmière met une petite attelle en bois (petit bâtonnet de frisco) autour du doigt de Igor avec un bandage. Et elle nous demande de revenir le samedi matin à 7h pour prendre la radio et les papiers d’acheminement vers l’hôpital d’Acesita. Le médecin a prescrit un anti-inflammatoire que j’achète pour Igor et je le reconduis chez lui. Samedi matin, debout à 5h30 et à 6h30, je passe chercher Igor et nous nous rendons à l’hôpital de Coronel Fabriciano pour prendre les papiers nécessaires. Nous arrivons à l’hôpital d’Acesita à 7h30 où nous refaisons pour la troisième fois la file pour le triage. Nous entrons dans la petite salle et j’explique la situation à l’infirmière, qui n’est bien sûr pas la même que la veille. Elle me répond qu’il n’y a pas de médecin orthopédiste à l’hôpital les fins de semaines!... J’ai vraiment la sensation désagréable qu’on se moque de nous, ce que je fais savoir. Elle me dit qu’ils appellent un orthopédiste en cas d’urgence. Mais elle me raconte que le WE dernier, un jeune est arrivé à l’hôpital le samedi matin vers 9h avec une vilaine fracture de la jambe, et l’orthopédiste appelé d’urgence n’est arrivé que vers 17h. Que nous ne devons pas espérer en voir arriver un pour une fracture du petit doigt!... Et puis que de toute façon, l’orthopédiste ne fera rien d’autre que ce qu’a fait l’infirmière la veille, mettre une attelle. Il n’a qu’à garder celle-là. Mais bien sûr, si nous voulons, nous pouvons nous asseoir dans le hall d’entrée et attendre... A 10h du matin, je dépose Igor chez lui . Pendant les 3 semaines suivantes, chaque vendredi, je vérifie le doigt de Igor en lui remettant une attelle et un nouveau bandage et heureusement, le doigt de Igor se remet bien. Après un mois, il semble enfin guéri. Ce genre d’histoire est hélas courant; ceci n’est qu’un petit exemple sans gravité. Mais à côté de celui-là, nous entendons régulièrement des  histoires tristes, autour de nous ou dans la presse. La santé publique est un véritable chaos et les manifestations récentes n’y changeront hélas pas grand chose. C’est tout un système à revoir, mais il faut pour cela une vraie volonté et c’est ce qui manque souvent. Les hôpitaux publiques ne répondent pas aux besoins de la population. Manque de médecins, d’infirmières, des patients entassés dans des halls d’entrée pendant des heures, où il n’est pas rare de voir des malades mourir dans la file d’attente, lits insuffisants, malades couchés à même le sol, services médicaux précaires à tous niveaux, manque d’équipements essentiels... Même les bons médecins ne peuvent exercer leur profession dans de bonnes conditions. Tout ceci sans parler des vols et détournements de subsides, d’ambulances, de sang...

Au moment des manifestations, un article émouvant est paru dans la revue Veja.  Il est écrit par la doctoresse Juliana Mynssen da Fonseca Cardoso, chirurgienne à l’hôpital d’État Azevedo Lima, à Rio de Janeiro. Je vous en fais partager quelques extraits :
 
“Il y a quelques mois, j’ai pleuré lors d’une garde à l’hôpital. Devant la salle de suture, il y avait un patient âgé hospitalisé. Sur une chaise. Avec la perfusion acrochée à un clou. A ses côtés, son fils. Son père était sur cette chaise depuis plus d’un jour. Il était sur le point de s’évanouir. Tout ce que demandait le garçon, c’était une civière. Pas une chambre, ou un lit; seulement une civière. A un moment donné, il s’est écroulé. Il s’est mis à genou par terre, a commencé à pleurer, m’a regardée et dit : “ Ce n’est pas pour moi. C’est pour mon père.”
Je suis sortie, j’ai pleuré, je me suis battue et je l’ai mis sur une civière dans l’aile féminine. Pendant ces derniers jours de manifestations dans les rues et la presse, nous nous battons pour un pays meilleur. Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je pense de la présidente Dilma. Elle a dit qu’elle importerait des médecins étrangers pour améliorer la santé au Brésil... Améliorer la qualité? Madame la Présidente, je suis un médecin de qualité. Le médecin brésilien est de qualité. Ce sont vos hôpitaux qui ne le sont pas. Votre SUS (soins de santé publique) n’a pas de qualité. Votre gouvernement  n’a pas de qualité. Le jour où vous ferez la file dans un poste de santé publique, où vous serez hospitalisée dans un hôpital d’État, où vous attendrez dans une file du SUS pour recevoir un médicament et direz que ça, c’est de la qualité, alors nous parlerons. Ne me crachez pas au visage. Ne piétinez pas mon diplôme. Ne me responsabilisez pas pour votre incompétence.”
Il y a beaucoup de choses merveilleuses dans ce beau pays qu’est le Brésil et nous nous y plaisons depuis les 30 ans que nous y vivons. Mais c’est vrai qu’il y aussi beaucoup de choses à améliorer, pour que le peuple brésilien, un peuple courageux, accueillant et formidable, puisse vivre plus dignement et avec moins de souffrances. C’est ce que nous aimerions tant pour tous nos enfants brésiliens dans l’avenir. Et nous espérons avoir encore la chance de le voir un jour.
Evelyne

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