lundi 17 juin 2013

Le Monopoly électoral

Un article du 15 mars 2013, écrit par l’anthropologue Yvonne Maggie, a attiré notre attention. Nous vous le faisons partager.

“Utilisant le Fond d’Entretien et Développement de l’Éducation de Base (Fundeb), le Préfet de Rio de Janeiro (le Maire) a acheté vingt mille unités du jeu “Monopoly - édition Villa Olympique” (le Monopoly s’appelle ici « Banco Imobiliário ») qui exhibe le logotype de la Préfecture et des projets de la gestion du Préfet Eduardo Paes. Achetés pour R$ 1.050.748,00 (environ 400.000 Euros), ils ont été commandés et distribués dans les écoles municipales de Rio de Janeiro.




Certains professeurs se sont manifestés contre l’utilisation du jeu dans les écoles : “C’est une marchandisation de l’éducation, alors qu’il manque des investissements dans d’autres secteurs comme l’achat de matériel et la climatisation des salles de classe”.
J’ai toujours pensé qu’il était nécessaire d’améliorer beaucoup l’ambiance scolaire pour attirer les enfants et les jeunes. Je rêve d’une école humanisée, où les professeurs gagnent bien leur vie et s’intéressent à chaque enfant. J’imagine qu’un jour, il sera possible d’offrir aux enfants les conditions de jouer avec des jeux électroniques et, qui sait, les utiliser pour enseigner à lire et écrire. Et j’imagine un jouet digital fabuleux en classe, unissant les enfants et les professeurs.
Je n’ai cependant jamais imaginé une telle perversion. Un jeu pour faire de la propagande pour le Gouvernement. Ça, c’est vraiment trop!!! Et avec l’argent de la population. Une damnation!

Pendant ce temps-là, un petit garçon, quatrième enfant parmi les sept d’une jeune mère célibataire, a été brutalement assassiné il y a quelques jours.

L’enfant de 12 ans avait l’habitude de “brosser” l’école pour jouer ou gagner quelques pièces aux carrefours. Qui est responsable de sa mort? Le garçon de 12 ans était en 5ème primaire et ne savait ni lire ni écrire, à peine savait-il écrire son nom. A cet âge, un enfant devrait être en 7ème. Le garçon “n’aimait pas étudier” comme le dit sa mère, transpercée par la douleur.

Mais de toute façon, l’école ne s’est-elle pas souciée de lui? Personne n’a demandé pourquoi il manquait les cours? Certainement qu’il avait déjà été marqué par une phrase très banale entre les professeurs : il n’aime pas étudier. Jusque là, rien de bien spécial. Beaucoup d’autres n’aiment pas, car l’école n’est pas proprement dite un Dysneyland. C’est une institution de socialisation d’enfants et de jeunes. Personne ne naît en sachant et c’est pourquoi l’école socialise, réprime, “éduque?” Elle a aujourd’hui comme mission de préparer à la vie dans un monde digitalisé où les enfants et les professeurs ne sont pas sur la même ligne.
Franchement, monsieur le préfet Eduardo Paes! Les enfants, blonds, noirs, métis, méritent une révolution dans l’éducation. Ils méritent d’être reçus avec gentillesse dans les écoles et méritent des professeurs mieux payés mais aussi mieux instruits, afin qu’ils respectent ceux qui “n’aiment pas étudier”. Ils méritent que le préfet se préoccupe de chaque enfant. Combien de vies sont perdues par manque d’un minimum d’attention. L’Etat ne peut pas être aussi inconsidéré et les professeurs doivent savoir que, même en gagnant peu, ils sont responsables de chacun de ces enfants.

Voyons, préfet, quelle triste idée fut celle-là du Monopoly? Quel manque d’un minimum de connaissance de la vie de ces enfants d’aujourd’hui! Quel manque de respect à la communauté scolaire - étudiants, professeurs et parents - et aux citoyens qui payent des impôts utilisés pour financer ce type d’abus!”
Cet article nous a vraiment interpellés, car il montre non seulement le manque de soucis des gouvernants d’offrir un bon enseignement aux enfants dans ce grand pays qu’est le Brésil, comme la mauvaise utilisation, pour ne pas dire le détournement, des fonds destinés à cet enseignement public, auquel devraient avoir droit tous les enfants.

Les récentes études faites au sujet du niveau de l’enseignement primaire et secondaire sont révélatrices et plus qu’inquiétantes. Aucun objectif d’apprentissage n’a été atteint. En secondaire, seulement 29% des étudiants détiennent la connaissance souhaitée en portugais, le même niveau très bas qu’en 2009. La proportion de ceux qui se situent au niveau adéquat en mathématiques est pire encore : 10%, résultat encore plus faible que lors des dernières études qui indiquaient 11%. Cela signifie que 90% ignorent les concepts de base. Cela entraîne de graves conséquences au niveau de l’université, où les étudiants qui ont la chance d’y accéder arrivent trop faiblement préparés, ce qui entraîne également une chute du niveau de l’enseignement dans ces universités. Et par conséquent une formation insuffisante pour tous ces étudiants qui ne seront pas aptes à exercer avec compétence leur profession. D’où un grand manque de jeunes travailleurs qualifiés sur le marché du travail brésilien.

À Crianças do Mundo, nous travaillons essentiellement avec des enfants de primaire, quelques-uns de  secondaire, et seulement 4 étudiants universitaires dans un campus privé. 95% de nos enfants sont encore en primaire et nous les accueillons à partir de 7, 8 ou 9 ans, c’est-à-dire qu’ils sont alors en 2°, 3° ou 4° primaire. Depuis ce début d’année 2013, nous avons accueilli 22 petits nouveaux de ces âges-là. Parmi ces 22 enfants, 15 ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, parmi eux 5 enfants de 4° primaire. Parmi les 7 restants, seuls 3 se situent au niveau normal de connaissance de leur année scolaire. Les 4 autres ont de faibles notions de lecture et de calcul. Nos deux professeurs alphabétisatrices sont effarées de voir le peu que les enfants ont appris à l’école. Elles doivent tout reprendre à zéro avec chacun d’eux, depuis l’alphabet jusqu’aux notions de base de mathématiques. L’une d’elles était toute heureuse l’autre jour parce qu’un des enfants, de 4° primaire, avait enfin assimilé la table de multiplication... par 2 ! Tandis qu’un autre qui ne savait pas lire du tout était parvenu à déchiffrer quelques mots de deux syllabes... Que fait l’école avec tous ces enfants? C’est un véritable massacre et personne ne semble s’en apercevoir. Pendant que nous nous révoltons contre cette situation, personne d’autre ne semble s’en émouvoir, ni les pouvoirs publics ni les écoles elles-mêmes, car la situation ne fait qu’empirer au fil des ans. Ah, j’oubliais : il est maintenant interdit d’enseigner les tables de multiplication en primaires ! Ordre gouvernemental ! Nous, on continue !
Les enfants que nous accueillons chez nous ont la chance de recevoir toute l’assistance et le soutien nécessaires pour surmonter leurs lacunes et revenir autant que possible à un niveau d’enseignement normal. Mais les millions d’autres enfants, qui n’ont que l’école pour leur enseigner quelque chose, que vont-ils devenir? Quel avenir leur est-il réservé? Quelle chance auront-ils dans la vie? Ce n’est hélas guère difficile à imaginer. Et c’est ça qui nous révolte et nous laisse un sentiment amer d’impuissance.

Tous les enfants ont le droit de recevoir une éducation qui les lance dans la vie, dans le monde, en sachant lire, écrire, penser, calculer, ayant une idée de ce qu’ils sont et où ils se situent, et pouvant aspirer à croître et se former, ce qui leur donnera la possibilité d’une vie digne, loin de la misère. C’est le devoir de tous les gouvernements. Mais devant leur incompétence ou leur manque de volonté, il ne nous reste plus qu’à lutter au maximum, avec vous tous, pour offrir à tous nos enfants la chance à laquelle ils ont droit et les aider à se former le mieux possible. Grâce à ce soutien, ils sortiront de la misère dans laquelle vivent leurs familles et pourront en plus aider celles-ci à améliorer leur vie dans le futur. Alors continuez avec nous, pour nos enfants! Ils le méritent!
                                                                                     Evelyne

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