dimanche 23 septembre 2018

Vicinius, ou la vie en enfer d'un garçon de 9 ans

Vinicius est au milieu sur la photo.
Nous sommes en avril 2018. Depuis le début de la nouvelle année scolaire, le 19 février 2018, nous accueillons à Crianças do Mundo des petits nouveaux de 8 et 9 ans, une trentaine jusqu’à présent. Vous savez sans doute qu’au Brésil, les enfants ne vont à l’école qu’une demi journée, soit 4h par jour. Depuis quelques années, les écoles municipales avaient commencé le travail en “temps intégral”, c’est-à-dire que les enfants restaient à l’école toute la journée. Ils n’avaient toujours que 4h de cours et le reste du temps, ils jouaient. Mais par manque d’infrastructure et de personnel, le travail avec les enfants s’avère très difficile et depuis le début de cette année, le programme n’est plus obligatoire. Ne restent que les enfants qui le veulent. Généralement, ce sont les parents qui souhaitent voir leurs enfants rester à l’école toute la journée, pour être libres soit parce qu’ils travaillent, soit pour d’autres raisons moins nobles, mais c’est ainsi.


Parmi les diverses écoles publiques que fréquentent nos enfants, de l’état ou du municipe, il y en a une dont nous avons accueilli un grand nombre d’enfants depuis le début de l’année, l’École Municipale José Alencar. Maintenant que le temps intégral n’est plus obligatoire, la directrice a libéré les enfants qui souhaitaient venir à Crianças do Mundo. Nous devons juste fournir à l’école un certificat de fréquentation de Crianças do Mundo pour justifier leur sortie de l’école à 11h15. Dans le courant des 3 derniers mois, nous avons accueilli 21 petits de 8 et 9 ans de cette école. Les premiers accueillis ont parlé avec tellement d’enthousiasme de ce qu’ils vivaient chez nous aux autres enfants, que les inscriptions n’ont fait qu’augmenter chaque jour. C’est tout chouette, car tous ces petits nouveaux apportent du sang neuf parmi tous nos autres enfants. L’ambiance est très bonne et l’entente entre eux également. Il règne l’esprit de famille que nous avons toujours voulu créer chez nous.

Au cours de ce mois d’avril, je me rends régulièrement à l’école José Alencar où je rencontre la directrice Terezinha, pour parler des petits nouveaux qui entrent chez nous et voir comment ils sont à l’école et ce que nous pouvons faire pour les aider dans leur développement scolaire. A plusieurs reprises, Terezinha me parle d’un petit garçon qui aurait vraiment besoin d’être accueilli à Crianças do Mundo. Il s’appelle Vinicius et il a 9 ans. Il mène une vie très difficile et elle estime qu’il est en danger. Terezinha me raconte que Vinicius n’a pas de père et que sa mère est alcoolique et dans la prostitution. Elle passe jours et nuits dans la rue ou dans les bars, délaissant complètement son fils. Vinicius est livré à lui-même dès qu’il quitte l’école à 11h15. Il passe donc le plus clair de son temps dans la rue, avec tous les dangers que ça représente pour lui vu la violence et la drogue qui règnent dans son quartier. Souvent, lorsque Vinicius arrive à l’école le matin, il va trouver la directrice, car il a faim et voudrait bien quelque chose à manger. Il n’a généralement plus rien mangé depuis qu’il a quitté l’école la veille. Certains jours, il s’endort en classe. Quand la directrice lui demande pourquoi il est si fatigué, il explique qu’il a passé une partie de la nuit à chercher sa mère dans les bars. Le pauvre gosse vit vraiment un enfer et il souffre de cet abandon.

Terezinha me propose d’aller jusqu’à la classe de Vinicius pour me le présenter. Je découvre un petit garçon timide, un peu fermé et méfiant. Je lui demande s’il aimerait venir à Crianças do Mundo, comme plusieurs des enfants de sa classe qui sont déjà chez nous. Il fait oui de la tête en regardant par terre. Je propose à Terezinha qu’il vienne faire inscription dès le lendemain, mais il faut qu’un adulte l’accompagne. Elle promet de voir qui pourrait l’accompagner. Quelques jours se passent et rien, pas de Vinicius pour faire inscription. Je retourne à l’école et Terezinha me dit qu’elle n’arrive pas à trouver quelqu’un pour emmener Vinicius jusqu’à Crianças do Mundo. Le pauvre gosse n’a vraiment personne autour de lui pour s’en occuper, et il ne faut pas compter sur sa mère. Nous avions Michel et moi déjà prévu que cette situation pourrait se produire, et Michel m’avait alors proposé d’aller chercher Vinicius à la sortie de l’école et de l’amener moi-même pour faire son inscription, et qu’il resterait en une fois à Crianças do Mundo. Vu l’enfer que vit Vinicius, il faut l’accueillir d’urgence, oubliant un peu les règles d’entrée chez nous. Mais il nous faut malgré tout l’accord de sa mère. Terezinha me propose de nous rendre chez elle tout de suite, leur maison n’est pas loin de l’école; nous nous y rendons d’ailleurs à pied. Il est environ 10h du matin. Lorsque nous arrivons, nous appelons devant la maison en frappant dans les mains comme c’est l’habitude ici au Brésil. Une femme vient nous ouvrir la grille; elle habite la petite maison à l’entrée. Dans une ruelle juste à côté se trouvent plusieurs barraquements, dont celui où vit Vinicius avec sa mère. Nous nous présentons, ajoutant que nous venons rendre visite à la mère de Vinicius. Nous voulons nous rendre chez elle, mais la femme ne nous laisse pas entrer; elle dit qu’elle va appeler la mère de Vinicius. Elle ne souhaite manifestement pas que nous voyions le lieu de vie de Vinicius. J’aime toujours découvrir où vivent nos enfants, car c’est souvent très révélateur, mais je n’insiste pas comme c’est la première visite, une autre occasion se présentera peut-être un peu plus tard. Nous attendons donc et quelques minutes plus tard, la mère de Vinicius, Luciliana, arrive. Elle reconnaît la directrice de l’école, quant à moi je me présente. Nous lui expliquons le motif de notre visite. Malgré qu’il n’est que 10h du matin, nous constatons que Luciliana n’est déjà plus dans un état normal, elle a manifestement bu et est très confuse. Nous lui expliquons que Vinicius aimerait bien venir à Crianças do Mundo et elle fait des grands gestes en disant que Vinicius n’arrête pas de l’embêter avec ça, qu’il ne parle que de ça et qu’il n’a qu’à y aller si c’est ça qu’il veut, comme ça il lui fichera la paix!... Nous n’en demandons pas plus, elle a donné son autorisation et c’est tout ce qu’il nous fallait.
Je dis à Terezinha que je viendrai moi-même à la sortie de l’école le lendemain, pour emmener Vinicius à Crianças do Mundo. Mais surprise : ce mêne jour, Vinicius débarque chez nous, descendant de notre bus qui vient d’aller chercher nos enfants dans les écoles. Il était tellement impatient d’être accueilli chez nous qu’il n’a pas voulu attendre le lendemain. Il est monté dans notre bus avec les autres enfants. Nous l’avons bien sûr accueilli ce jour même, il semblait tellement content.

Cela fait maintenant  six  mois que Vinicius est parmi nous. Les premiers temps, il était très timide, un peu renfermé sur lui-même et toujours triste, c’était très rare de le voir sourire. La dureté de la vie qu’il mène à la maison le rend malheureux. Toute notre équipe et les autres enfants se sont beaucoup impliqués dans l’accueil de Vinicius, et petit à petit, il apprend à sourire. Il s’intègre bien dans le groupe et est déjà plus communicatif et détendu.  Nous ne pouvons hélas plus rien changer dans la  triste  vie  familiale  de  Vinicius ,  et  il continuera à souffrir  de cette vie insensée qui est la sienne et de l’abandon qu’il ressent chez lui. Mais au moins, en l’accueillant à Crianças do Mundo, nous lui ouvrons un autre horizon, nous lui permettons de vivre une enfance un peu plus heureuse, et lui offrons tout l’amour et l’affection qu’il n’a pas connus jusqu’à présent et qui lui manquaient énormément. Il découvre que le bonheur existe, même pour lui, et il se sent aimé et entouré, plus abandonné seul à son triste sort. Vinicius a l’occasion maintenant de passer quelques années heureuses parmi nous, et de se préparer à une vie meilleure, indépendamment de l’indifférence et de l’abandon de sa mère. Nous ne pourrons jamais remplacer l’amour d’une mère, mais nous pouvons compenser un peu ce manque en lui offrant l’amour et l’affection de tous ici à Crianças do Mundo. Malgré l’enfer qu’il a vécu jusqu’à présent, Vinicius est un gentil petit bonhomme, et il a droit, comme tout enfant, à être heureux et aimé. Nous allons y veiller!
Evelyne

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